Entretien avec Karim Khelfaoui, le médecin révolté

Karim Khelfaoui est un médecin révolté ! Volontaire au Samu de Marseille depuis le début de la pandémie, il observe une gestion de crise qui le fait bouillir, et une intimidation des soignants qu’il dénonce avec force. Notamment, il appelle tout le personnel médical à ne pas se laisser faire et à témoigner de ses conditions de travail. Après avoir publié une tribune défendant la liberté de parole des soignants, Radio Gi·ne s’est entretenue avec ce médecin en colère. Une page Facebook, Karim Khelfaoui, médecin révolté, qui cumule déjà plus de 8 000 abonnés a été créée le 12 avril pour recueillir et partager ces témoignages.

Radio Gi·ne : On s’est rendu compte en entretenant des correspondances régulières avec des soignants, que ceux-ci préféraient garder leur anonymat. Pourquoi, Karim, avez-vous choisi de témoigner à visage découvert ? 

Comme je suis en libéral, je ne peux pas subir les foudres d’une direction hospitalière et quand bien même ils le feraient, il y a tellement de boulot que je serais prêt à prendre ce risque.
Après en ce moment je suis en renfort au Samu du 13, c’est du volontariat. Dans ce cadre-là ils pourraient peut-être m’emmerder, mais bon c’est pas très grave. De toute façon, j’ai envie de dire : « qu’ils viennent, qu’ils viennent ! » Je les attends. Je vais médiatiser ça tellement fort qu’ils vont regretter d’avoir essayé.

Il y a une vraie omerta dans la santé globalement. Après, il y a quelques voix qui s’élèvent, mais c’est toujours très compliqué. À chaque fois que c’est le cas, on entre toujours dans un rapport de force. Nous, à Marseille, on en a eu de bons exemples, notamment avec la direction de l’AP-HM [ndlr. Assistance Publique – Hôpitaux de Marseille] qui s’en était prise à une cadre infirmière des urgences. Ils l’ont accusée de ne pas tenir ses troupes parce qu’il y avait la grève des urgences. Sauf que le contexte était national. La direction du personnel a voulu la limoger, mais un collectif s’est formé. C’était assez beau à voir : ils ont décidé de bloquer complètement les urgences, donc ils refusaient de prendre des patients, ce qui a foutu un vrai bordel parce que les urgences étant la porte d’entrée de l’hôpital, si les urgentistes n’amènent plus de patients, il n’y a plus rien qui tourne. Ça a tout de suite changé pas mal de choses. La direction s’est excusée. Le numéro 2 de l’AP-HM a dû être mis un peu de côté au niveau des discussions qu’il y avait avec les soignants des urgences, etc. Ce qu’on peut observer c’est qu’on entre tout de suite dans un rapport de force avec eux. Donc il ne faut pas se laisser faire. Mais c’est vrai que seul et isolé, je comprends que les personnes ne veuillent pas parler parce qu’elles savent à quoi elles s’exposent.

Radio Gi·ne : Il ne suffit pas d’attendre d’avoir une situation de crise pour que ces situations arrivent ? 

Effectivement, ce type de pression et d’intimidation c’est quotidien et puis ça fait partie des techniques de management. Même sans que la personne ait fait quoi que ce soit, il y a une pression qui est mise sur elle en permanence pour arriver à la rendre docile. Par exemple, on fait changer les infirmières de service très régulièrement, tout est fait pour casser l’élan collectif et tout est fait pour que les personnes ne puissent pas se défendre.

Radio Gi·ne : En effet ça m’a été rapporté plusieurs fois ces changements incessants de services, mais ça ne m’avait pas été présenté comme tel 

Moi je l’interprète vraiment de cette manière parce que ça n’a pas tellement d’intérêt, si vous voulez, de faire changer du personnel comme ça. À part pour le rendre flexible ou combler les trous, parce que du coup on fonctionne à flux tendu. Mais je trouve qu’il y a aussi cette volonté de faire en sorte d’isoler les gens, de ne pas leur permettre de créer un collectif solide qui s’entend. Parce que c’est plus facile après de faire en sorte qu’ils se taisent sur leurs conditions de travail. Conditions qui sont toujours plus dures.

J’ai eu beaucoup de soignants qui m’ont contacté – déjà pour me remercier d’avoir parlé – et qui m’ont donné des documents, des mails, des échanges de mails qu’ils ont en leur possession, qu’ils ne voulaient pas diffuser par eux-mêmes.

Donc je viens de monter une page sur Facebook que j’ai appelée Karim Khelfaoui, médecin révolté et qui a pour but de pouvoir justement diffuser tous ces contenus, soit que je fais moi-même, soit qu’on me transmet.

Radio Gi·ne : On voit qu’il y a beaucoup de témoignages de soignants qui sont relayés par les grands médias. De votre point de vue, est-ce que ces derniers jouent correctement leur rôle ?  Sinon, selon vous, qu’est-ce qu’il faudrait faire ?

On peut souligner déjà un premier point : c’est que les grands médias en parlent ! Mais c’est quand même fou qu’on en arrive là pour qu’ils en parlent alors qu’il y a quelques mois de cela on était dans la rue, et ça ne faisait ni article, ni couverture, ni reportage. On n’en parlait peut-être même pas trente secondes et puis c’était terminé. Il y avait très peu de prise de parole des soignants. Finalement c’était essentiellement sur les réseaux sociaux qu’on pouvait voir toutes les actions qu’il y avait. Je pense notamment à ces soignants qui jetaient leurs blouses aux pieds des directeurs d’hôpitaux. Tout cela est passé à la trappe pendant des mois et des mois. La grève des urgences a duré pendant près d’un an, et on en a également peu parlé.

Donc c’est bien qu’on commence à parler de ce mal-être qui est très profond. Mais c’est vrai qu’il y a encore un effet un peu chien de garde notamment sur les plateaux télévision. Une séquence (ndlr : l’émission « vous avez la parole » du 26 mars 2020 sur France 2)  m’a vraiment marqué : il y avait une infirmière du collectif « Inter-urgences » qui soulignait ce malaise qui était présent depuis des mois. Elle parlait des mobilisations qui avaient eu lieu, de la responsabilité des politiques là-dedans, etc. Et il y avait aussi Michel Cymes. Je n’ai rien contre lui, mais là pour moi il a vraiment joué le rôle du chien de garde. Il disait qu’il comprenait mais qu’il ne fallait pas trop en parler.  Il a vraiment limité la parole de cette infirmière sur le plateau. Cette séquence, c’était au cours d’une grande émission sur le coronavirus et au final cette infirmière a peut-être eu deux minutes de temps de parole quand lui en a eu 45 voire une heure. Donc c’est comme si on pouvait commencer à en parler, mais qu’il ne fallait pas trop en dire non plus. J’ai l’impression qu’on peut accuser les pouvoirs précédents mais qu’on ne peut pas encore vraiment accuser le pouvoir actuel, au risque de nous voir confisquer la parole.

Pour moi il y a une forme d’omerta, et cette omerta ne peut bien évidemment pas, en cette période de crise sanitaire, être complète, puisque notre système de santé est aujourd’hui en premier plan. Mais quand bien même on en parle, j’ai le sentiment que ce n’est pas les plus révoltés qui peuvent en parler. Il y a eu l’exception de Christophe Prudhomme (ndlr : porte parole de l’association des medecins urgentistes de France) qui a pris la parole récemment. Mais derrière, il s’est quand même pris un gros bashing sur beaucoup de médias. 

Radio Gi·ne : Pensez-vous que le gouvernement doit craindre que les soignants descendent à nouveau dans la rue après le confinement ?

Je pense effectivement qu’il va falloir qu’il se prépare à ça. Beaucoup de soignants sont en colère, et parmi eux, j’ai même des collègues qui au départ avaient voté pour Macron et qui, il y a encore un an, pouvaient encore le défendre. Mais là je crois qu’on a passé un cap.

Comme aujourd’hui [le système de santé] est au premier plan, on voit de manière évidente comme ils sont capables de mentir, de dire une chose et de faire son contraire, d’inventer des recommandations sanitaires qui sont absurdes, d’aller dire sur tous les plateaux que les masques sont inutiles juste pour ne pas assumer qu’il n’y en a pas, et qu’ils ne sont pas foutus de prendre la décision de réquisitionner les entreprises pour en produire massivement. C’est de la pure idéologie de refuser de le faire. Enfin si on est vraiment en guerre, comme [Emmanuel Macron] le dit, j’ai envie de dire « faisons comme si nous étions en guerre ». En situation de guerre, il y a toute une planification de l’économie qui est tournée en ce sens, et toutes les usines fonctionnent pour fabriquer les armes, les protections, etc. Alors si on est en guerre, pourquoi il ne le fait pas ? Ce constat est devenu une évidence pour beaucoup de gens et pour beaucoup de soignants.

Parmi mes collègues, il y a beaucoup de médecins. Si vous voulez, les médecins, c’est quand même les derniers qui vont bouger quoi. C’est une corporation qui est capable d’endurer énormément pendant ses études, et qui du coup a une espèce de sentiment qu’il faut juste endurer et la fermer. Même eux commencent à voir que ce n’est pas possible. Donc oui, je pense qu’il faut s’attendre à retrouver massivement des soignants dans la rue à la sortie de cette crise.

On a déjà pu voir des chefs de service dans la rue. Mais ça n’a pas suffi. À Paris, ils se sont fait gazer et matraquer, on n’en a presque pas entendu parler, malgré le fait que c’était relativement massif.

Le problème c’est qu’en tant que soignants, on est des corps de métier mais on ne représente pas une masse énorme dans la population. Donc ce qu’il va nous falloir quand on va descendre dans la rue à la sortie de cette crise, c’est que ce ne soit pas que les soignants qui sortent, mais tout le monde

Parce qu’on parle beaucoup de nous mais on ne parle pas assez de tous ceux qui continuent à travailler parce qu’ils ont un métier nécessaire et vital : les caissiers, les éboueurs, les électriciens, et j’en passe ! Eux, on n’en parle pas, mais ils sont aussi en première ligne et ils sont aussi en danger parce que la politique du gouvernement est vraiment en dessous de tout pour les protections. Et ceux-là aussi il va falloir qu’on parle d’eux, qu’ils puissent défendre leurs droits. Plus qu’une mobilisation massive de soignants, ce dont on a besoin c’est vraiment une mobilisation massive de la population française pour dire stop, dire que là on est arrivé, je pense, à un point de non-retour.

Il y a une politique qui ne peut plus être acceptée, celle de toujours être dans la rigueur budgétaire, de toujours faire des économies. Il faut aujourd’hui réfléchir à la manière d’augmenter les recettes et pas à la manière dont on diminue les dépenses. Réfléchir à la façon d’investir massivement pour relancer notre économie dans des choses qui sont utiles, pour faire une transition par rapport au climat. Il me semble qu’il y a 900 000 pauvres en France alors que ce pays n’a jamais été aussi riche ! C’est complètement paradoxal et il faut en finir avec ça. Ce n’est qu’une question de politique en fait.

Radio Gi·ne : quel temps reste-t-il pour le militantisme quand on est occupé comme vous en ce moment par la crise ? 

On est déjà sous pression d’habitude, et là c’est tellement fou ce qu’il y a à gérer, que c’est comme une cocote minute. La pression monte. Je pense que c’est aussi pour ça que ma vidéo a beaucoup tourné, c’est qu’elle a été partagée par les soignants. Quand d’autres l’ouvrent, tout le monde relaie, là où d’habitude il y a une forme d’apathie. Là, on est face à une colère qui a envie de s’exprimer et qui n’a pas le temps effectivement de le faire, ou qui peut être limitée par la peur. Mais ça ouvre aussi des voies : dès que certains commencent à parler, c’est très relayé. Donc je pense que l’un dans l’autre ça se compense et qu’à un moment ça va finir par éclater. C’est évident qu’à l’heure actuelle, la plupart des soignants font le dos rond, sont au boulot, n’osent pas dire, mais dès qu’ils ont une occasion de le dire ou de relayer, ça devient massif.

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