Les revendications des Gilets jaunes existent

Combien de fois les Gilets Jaunes ont-ils pu s’entendre dire qu’ils n’avaient pas de revendications ? Combien de fois, quand elles étaient exprimées, ont-ils pu s’entendre dire qu’elles n’étaient pas claires ? Combien de fois encore, quand on feignait de les écouter, il leur était renvoyé qu’elles ne tenaient compte des “réalités économiques” ? Mille fois peut-être, sans doute bien davantage.

Pourtant, les revendications des Gilets Jaunes non seulement existent, mais elles sont d’une très grande limpidité. Elles résultent la plupart du temps de constats faits dans la vie quotidienne : une trop grande précarité, des impossibilités de se chauffer, de prendre soin de soi et de ses proches, des aberrations écologiques flagrantes, un abandon extrêmement violent des personnes les plus vulnérables… Globalement, les Gilets Jaunes réclament simplement la possibilité de vivre dignement dans un pays qui s’affiche comme étant la sixième ou septième puissance économique mondiale. Soit, sur environ 200 pays dans le monde, l’un des pays les plus riches de la planète.

Les revendications n’ont pas vocation à être des programmes pour partis politiques. Elles ne sont pas censées être accompagnées des solutions clé-en-main que réclament leurs détracteurs. Si l’hôpital public finit par produire de la violence sur son personnel et sur les patients, s’il ne parvient plus à accomplir sa mission de continuité et de proximité du service public, alors la revendication est légitime : on ne veut plus faire les frais des coupes budgétaires quand c’est notre enfant qui va naître ici, ou quand c’est notre compagnon qui doit être sauvé après un grave accident, ou encore quand c’est un de nos grands-parents qui est tombé dans sa salle de bain.

La demande est donc claire. Aux responsables d’en orchestrer la réalisation. Car ces responsables se targuent d’être aux commandes. Ils “accèdent aux responsabilités”, selon la formule, très bourgeoise, qui leur est consacrée. Ils sont à la place qui leur semble la plus “naturelle” : celle où l’on ordonne, celle où l’on décide, celle où l’on légifère. Pendant ce temps, le peuple doit rester lui aussi à une place “naturelle” : celle où l’on obéit, celle où l’on se plie, celle où l’on obtempère. Pourtant, ce n’est pas ainsi que la Révolution française, celle-là même qui est au fondement de notre démocratie, avait affirmé la place du peuple. Elle avait imposé que “le peuple est souverain”, et qu’ainsi il lui revient de décider de son destin, de sa vie quotidienne. Non pas seulement en votant une fois de temps en temps. Mais en étant un acteur permanent de son organisation politique, sociale et économique.

Aujourd’hui, les Gilets Jaunes expriment des revendications. Ils se sont mobilisés pacifiquement sur les ronds-points de France, puis ont manifesté dans les villes, en se trouvant confrontés à des “forces de l’ordre” qui leur ont interdit de continuer leur combat : destruction systématique de leur cabanes à coups de bulldozers, arrosages hebdomadaires par des gaz dangereux, tirs réguliers de LBD.

Face à cette violence d’État, les Gilets Jaunes ne sont pas (tous) rentrés chez eux. Ils ont poursuivi en essayant de faire entendre leurs demandes. Mais il leur a été renvoyé qu’ils n’étaient plus assez pacifiques, qu’ils se fourvoyaient avec l’antisémitisme et le racisme, qu’ils devenaient de plus en plus bruyants. Ainsi le discours médiatique ne porte-t-il plus que sur ce bruit. Ainsi les revendications ne sont-elles plus audibles. Elles sont recouvertes par le langage politique et médiatique qui n’a de cesse d’être dans le déni et dans la protection des élites les plus crapuleuses qui puissent exister.

le mouvement des Gilets Jaunes n’est pas qu’une succession de cris le samedi après-midi. C’est avant tout un propos, une réflexion et un positionnement face à un monde qui n’est plus vivable, ou qui ne le sera bientôt plus.

[Texte paru sur le blog “Revendications Gilets jaunes 34” de Mediapart.]