La Maison des Chômeurs face à la réforme de l’Assurance chômage [màj]

[Mise à jour : lancement d’une consultation populaire sur les effets de la réforme de l’assurance chômage. Voir en fin d’article.]

Montpellier, août 2019 © Photo Radio Gi·ne

La réforme de l’Assurance chômage, entrée en application ce 1er novembre 2019, et dont la seconde étape aura lieu le 1er avril 2020, constitue un changement particulièrement conséquent pour nombre de personnes qui se retrouveront sans emploi. Notamment, pour obtenir des droits, la période de travail dont il faut s’acquitter passe de quatre mois à six mois. Mais aussi, la période de prise en compte des contrats de travail s’écourte pour passer de 28 mois à 24 mois. En somme, avec cette réforme voulue par Macron et son gouvernement, il faut, pour avoir droit au chômage, avoir travaillé plus longtemps sur une période plus courte.

Cette réforme place donc inévitablement hors droits une partie conséquente de la population qui n’aura pas réussi à cumuler suffisamment d’heures pour être reconnue dans ce dispositif. Les personnes concernées ne seront donc plus gérées par l’UNEDIC, c’est-à-dire par l’État, et le gouvernement pourra ainsi se vanter d’avoir amélioré ses chiffres, en excluant de fait des citoyens qui auraient pu, avant cette réforme, rester bénéficiaires du régime d’assurance chômage.

Des chiffres qui tombent bien… pour le gouvernement

Pendant ce temps, la presse généraliste s’enthousiasme des chiffres de l’emploi de ce troisième trimestre 2019, les derniers publiés avant l’application de la réforme. Car ces chiffres affichent un regain de « bonne humeur ». En effet, le nombre de demandeurs d’emploi a diminué de 0,4% ce troisième trimestre, et de 2,4% sur un an, donnant un résultat apparemment très satisfaisant de 3,616 millions de personnes sans emploi sur tout le territoire français, outre-mer compris. Ces chiffres, fournis par la DARES (Direction de l’Animation de la Recherche, des Études et des Statistiques), qui dépend du Ministère du travail, ne correspondent cependant qu’à la catégorie A des chômeurs.

Car il existe en effet plusieurs catégories de chômeurs classées de A à E. Généralement, seule la catégorie A, constituée de personnes qui ne travaillent pas du tout, est comptabilisée dans les chiffres « officiels » du chômage. Les catégories B et C constituent elles des catégories où les personnes travaillent, mais de manière partielle (moins de 78 heures ou plus de 78 heures par mois). La catégorie D comprend quant à elle des personnes qui ne travaillent pas mais qui sont essentiellement en formation ou en maladie. La catégorie E, enfin concerne les personnes qui sont pourvues d’un emploi (contrat aidé ou création d’entreprise). Outre la catégorie A, il faut donc voir dans le détail dans quelle situation vivent les autres personnes qui ne font pas partie des chiffres « officiels » du chômage. Cette fois, la presse cache moins les chiffres de la DARES : le chômage est en baisse pour l’ensemble des catégories A, B et C et totalise un nombre de 5,835 millions de personnes.

Face aux stats : des réalités qui déchantent

Malgré cet enthousiasme sur la baisse du taux de chômage, des associations d’aide aux chômeurs et aux personnes précaires, elles, continuent de s’inquiéter. Car en effet, selon elles, ces chiffres masquent des réalités moins heureuses. 

Par exemple, le plan de formation du gouvernement, mis en place il y a deux ans, trouve fréquemment ses limites pour de nombreuses personnes classées en catégorie D. Si la formation constitue souvent une excellente chose pour celles et ceux qui se retrouvent sans activité professionnelle, il faut aussi savoir que beaucoup de ces formations ne sont pas adaptées mais qu’elles permettent de faire sortir des chômeurs de la catégorie A. Une bonne formation, adaptée à la personne, est toujours souhaitable, mais des formations purement occupationnelles, de mauvaise qualité, et renvoyant inévitablement les gens au chômage, ne peuvent être vues que comme un moyen pernicieux et démoralisant de ne pas traiter le problème plus honnêtement.

Qu’en est-il par ailleurs des celles et ceux qui ne figurent dans aucune des cinq catégories du chômage, pour cause de « fin de droit » ou tout simplement (parce qu’elles n’ont pas « assez travaillé »), pour cause de non-accès aux « droits au chômage » ? Ces personnes se trouvent tout simplement dans un autre secteur de notre société : celui de la pauvreté. Elles sont bénéficiaires de ce que l’on nomme les minima sociaux. Le plus connu d’entre eux étant le RSA (Revenu de Solidarité Active) dont le montant mensuel s’élève à 493 euros. Plus de 1,5 millions de personnes en France y sont inscrites. Les autres minima, souvent moins connus, sont l’Allocation Adulte Handicapé (AAH), le Minimum vieillesse, l’Allocation de Solidarité Spécifique (ASS) ou encore l’Allocation pour demandeur d’asile. Cet ensemble de « minima » concerne quatre millions de ménages (soit environ sept millions de personnes en comptant les conjoints et les enfants couverts).

Aux portes de l’exclusion sociale

C’est cet ensemble extrêmement vaste de personnes qui constitue ce qu’on appelle la pauvreté ou la précarité en France. Rappelons ici qu’une personne est considérée comme pauvre lorsqu’elle touche moins de 867 euros par mois (ou 1041 euros selon les modes de calculs). Mais la pauvreté est toujours bien plus complexe qu’une série statistique. Une partie non négligeable de cette population dite « pauvre » est également soumise à des formes sociales et culturelles d’exclusion. Nombre d’entre elles ne savent pas faire face à une administration toujours plus complexe pour accéder à leurs droits. Certains ne savent pas se servir d’internet, ou n’ont tout simplement pas d’accès au réseau. Beaucoup également font face à des dossiers mal traités et rejetés par l’administration française, sans pouvoir comprendre où le problème se pose. Cette administration, elle-même, se coupe de plus en plus de la population : les horaires d’accès à Pôle-emploi se restreignent, le contact direct qui permet une meilleure connaissance des personnes se raréfie… tout s’organise pour couper le citoyens d’une administration distante, froide et excluante.

Des associations abandonnées

C’est alors que des associations comme le MNCP (Mouvement National des Chômeurs et Précaires) ou ATD Quart Monde viennent en aide à tous les laisser-pour-compte. Ces associations sont dotées de très peu de moyens, toujours en baisse, et font pourtant face à des demandes de plus en plus nombreuses et complexes.

Alarmée par cette nouvelle réforme de l’Assurance Chômage, la Maison des Chômeurs de Montpellier, rattachée au MNCP, a récemment décidé d’organiser une conférence de presse. Elle nous a ainsi confié avoir contacter une quarantaine de médias, dont Radio Gi·ne, afin de faire part de ses inquiétudes sur la suite qu’elle devra donner auprès des personnes en difficulté face aux situations de chômage et de précarité. Sur l’ensemble de ces médias invités, seuls deux étaient présents : Radio Clapas et Radio Gi·ne. Notre rédaction s’est clairement étonnée face à cette absence médiatique qui constitue selon nous un mépris non seulement à l’égard des personnes en situation de précarité et de difficultés sociales, mais aussi à l’égard d’associations qui travaillent d’arrache-pied depuis de nombreuses années, avec des moyens extrêmement réduits. La Maison des chômeurs, elle, déplore et dénonce un manque d’intérêt de la part des médias locaux, régionaux et nationaux.

Un Comité pour la Répartition Équitable de l’Emploi et des Revenus (CREER) :
La Maison des Chômeurs

Pensée à ses débuts comme un lieu de réflexion et d’échanges sur la « question sociale », la Maison des Chômeurs a été fondée en janvier 1994 par Claude Adage, aujourd’hui décédé. Très vite, cependant, l’association a connu un afflux important de personnes venant demander une assistance, notamment pour des recours devant l’ANPE (Pôle Emploi depuis 2008) ou la Caisse d’Allocations Familiales (CAF). C’est alors qu’elle s’est transformée pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui : un lieu d’aide et de service pour de nombreux usagers en difficulté économique et sociale. Elle fête donc cette année son quart de siècle. (Écoutez notre live du 7 mai 2019, « Associations : comment ça va avec la douleur ? », dans lequel était invitée, entre autres, la Maison des Chômeurs).

Son principe repose sur l’accueil inconditionnel du public. Ainsi, chômeurs, mais aussi salariés, bénéficiaires du RSA ou de l’Allocation Adulte Handicapé (AAH), personnes sortant de prison, en très grande précarité, ayant des problèmes d’ordre psychiatrique, ou tout autre allocataire de minima sociaux, sont reçus en ce lieu sans aucune distinction. Depuis plus de 20 ans, la Maison des Chômeurs offre donc un service essentiel qui permet fort souvent de démêler des dossiers bloqués face à une administration française devenue de plus en plus opaque et complexe. Le non recours à l’aide constitue en effet une réalité inquiétante dont rend compte régulièrement l’Observatoire des non-recours aux droits et services (ODENORE).

La Maison des Chômeurs n’est donc pas réservées aux seuls demandeurs d’emploi. Son activité ne se réduit pas non plus au seul accompagnement administratif, puisqu’elle donne également accès à d’autres services fondamentaux, notamment grâce à une salle informatique en passe de devenir un Lieu d’Accès Multimédia (LAM) pour la recherche d’emploi et la rédaction de CV ou de lettres de motivation par exemple. Le jeudi, une ancienne « contrôleuse de gestion » propose une aide pour toutes les questions administratives, avec une spécialité très précieuse sur toutes les questions liées au handicap.

Outre la salle d’accueil où certains peuvent venir boire un café et trouver un peu de chaleur lorsqu’il fait froid dehors, d’autres salles sont dédiées à une bibliothèque et à des « ateliers cultures », offrant des accès à prix réduits et pour de très nombreux spectacles (à partir de 3€ pour du théâtre, du cinéma ou des festivals par exemple), sous condition d’une adhésion à l’association (5€ annuel pour les demandeurs d’emploi, 10€ pour les salariés).

Si la Maison des chômeurs est ouverte au collectif les après-midis, des personnes peuvent être reçues en matinée, individuellement et sur rendez-vous. Dans ce cas, il s’agit de traiter des dossiers complexes, le plus souvent liés au droit du travail. Il arrive fréquemment en effet que Pôle emploi, par exemple, réclame par erreur des « trop-perçus » aux usagers. Prouver que l’institution se trompe est devenu une gageure, et rares sont ceux qui y parviennent sans devoir s’arracher les cheveux.

La Maison des chômeurs, située proche de la gare de Montpellier, juste à côté du Gazette Café, offre donc un service large à de nombreux usagers qui ne parviennent pas à se sortir de grandes difficultés. En ce sens, elle accomplit ce que les services publics ne font plus : aider les gens, tout simplement.

RADIO GI·NE

Contact : Maison des Chômeurs (CREER), 4, rue Levat à Montpellier. Tel. 04 67 92 74 98. Courriel : creer.mncp@gmail.com

MISE À JOUR : Le site France 3 Bourgogne-Franche-Comté informe du lancement d’une consultation populaire sur les effets de la réforme de l’assurance chômage sur les personnes.

«  [L’association  Solidarités nouvelles face au chômage (SNC)] a donc décidé de lancer une consultation sur les effets de la réforme, main dans la main avec la CFDT, l’Unsa, la fédération des acteurs de la solidarité, ATD Quart monde et le mouvement national des chômeurs et précaires (MNCP). L’objectif est d’évaluer “les conséquences directes et concrètes” de ces changements controversés.

« La consultation, qui est anonyme, sera lancée le 1er novembre sur le site internet sncexpressions.fr
« Tout le monde peut y participer par contribution libre mais on peut aussi remplir un questionnaire. Les premiers résultats seront connus le 1er avril 2020, le jour de l’entrée en vigueur d’une deuxième série de mesures. »

Voir l’article complet sur le site de France 3 Bourgogne-Franche-Comté.

Nous renvoyons également aux très bons articles de nos amis de La Mule du Pape et de Rapports de Force, sur la réforme de l’assurance chômage.