Les chroniques d’un aide-soignant ordinaire

Chronique réalisée par Elian

Crédits musiques :

  • Vic Chesnutt – Debriefing
  • Arvo Part – Tabula Rasa

Dans ces quelques lignes, je vais vous faire part d’une histoire que mon métier d’aide soignant m’a permis de vivre. Le genre d’histoire qui n’a pas de prix. Je vais tenter de vous la faire vivre comme moi même je l’ai vécue, au plus proche de la réalité, mais là, malheureusement, la mémoire n’est pas toujours au rendez vous. Je remercie toutefois la personne qui prête ses traits à mon récit pour m’avoir permis de grandir humainement à son contact. Je vous souhaite une très bonne écoute.

Dans ces quelques lignes, je vais vous faire part d’une histoire que mon métier d’aide-soignant m’a permis de vivre. Le genre d’histoire qui n’a pas de prix. Je vais tenter de vous la faire vivre comme moi-même je l’ai vécue, au plus proche de la réalité. Mais là, malheureusement, la mémoire n’est pas toujours au rendez-vous. Je remercie toutefois la personne qui prête ses traits à mon récit pour m’avoir permis de grandir humainement à son contact. Je vous souhaite une très bonne écoute.

Je fais alors partie du pool de remplacement longue durée. Je tourne, tous les six mois environ, sur un dégradé de services autour des pôles clinique médicale, digestif, neuroscience tête et cou et gériatrie, à l’hôpital public de ma ville d’adoption.

Ça fait quelques semaines que je travaille en service d’hématologie hospitalisation complète. La spécialité est orientée autour des maladies du sang et de la lymphe. Les diagnostics les plus courants sont des leucémies et des lymphomes, de tous types dans les deux cas.

En tant qu’aide-soignant, j’ai en charge six patients, tous pour une grande part dans la fleur de l’âge et donc plus ou moins valides-autonomes selon l’avancement de la chimiothérapie. Dans mon métier c’est un luxe, même si humainement c’est l’un des services les plus difficiles à mon humble avis.

Je travaille de 13h45 à 21h. Je débute mon shift d’après midi par un tour de constante avec l’infirmière. Ça aussi c’est un luxe. Nous passons en moyenne une bonne vingtaine de minutes par chambre, entre les civilités d’usage, présentations de nos noms et fonctions, prise de constante, pouls, tension, température, fréquence respiratoire, examen des urines, des selles, évaluation de la douleur, etc… Le gros avantage de ce service c’est qu’on a le temps d’écouter, de parler, de rassurer, reformuler afin d’éclaircir des diagnostics parfois lourds et complexes, préparer la personne hospitalisée au calvaire de la chimiothérapie, commencer à aborder les effets secondaires, et surtout radoucir un langage médical qui peut souvent être perçu comme une somme de gros mots pour une personne à qui on annonce un diagnostic aussi grave. Personnellement, ce que je préfère dans mon métier, c’est le relationnel. Alors vous pensez, un service où on peut prendre le temps d’échanger, c’est un peu comme le Saint Graal pour le roi Arthur.

Pour en revenir à nos moutons, je ne sais plus si c’était la troisième ou quatrième chambre, je toque à la porte. J’entends une petite voix me sommer d’entrer. Je m’exécute et tombe nez à nez face à une dame d’une jeune cinquantaine d’années qui fixe ses draps comme on regarderait une stèle en marbre surplombant un être cher. Elle se tourne vers moi et sans dire un mot me tend une main renfermant une énorme quantité de cheveux.

Pour tout vous dire, j’avais eu la chance d’assister à son entretien d’entrée quelques jours auparavant. Une petite semaine tout au plus. Je me souviens du rappel de son diagnostic par l’infirmière et le médecin : une leucémie aiguë myéloïdes type 3, dites LAM 3 en langage d’Hippocrate ; du rappel du traitement qui va lui être administré… Et ainsi certains effets secondaires les plus courants de la chimiothérapie sont : nausées, vomissements, perte d’appétit, inflammations des muqueuses, j’en passe et des moins glorieuses. Elle écoute et se décompose au fur et à mesure que l’énumération ancre la réalité de sa maladie dans le concret et, l’air un peu perdu, finit par révéler l’une de ses grandes inquiétudes : les cheveux. L’infirmière lui répond qu’il est fort probable qu’elle les perde et qu’il ne faut pas hésiter à prendre les devants sur des coupes très courtes quitte à utiliser perruque et autre châle pour rhabiller l’endroit.

Je me souviens clairement du moment où son regard s’est figé sur l’idée. Les difficultés qui transparaissaient d’un revers de grimace. Comme une incompatibilité dans la projection d’une nudité totale à cet endroit, portant représentativement parlant une grande part de l’identité visuelle. L’infirmière lui dit de prendre tout le temps dont elle a besoin, et j’interviens en ponctuant de ne pas hésiter à nous sonner si le besoin s’en fait sentir, que nous avons à notre disposition tout le matériel nécessaire pour réaliser le soin proprement. Elle me regarde et me remercie.

Pour en revenir à notre histoire, je retourne vers mon chariot pour récupérer le matériel. Il n’est pourtant pas bien loin mais j’ai quand même le temps de trouver un millier d’excuses pour me défiler, toutes plus invraisemblables les unes que les autres. Je suis un peu frileux de la tondeuse pour moi-même alors imaginez pour quelqu’un d’autre. J’avais surtout peur de ne pas être à la hauteur. C’est beaucoup de responsabilité, d’autant plus quand on sait l’importance qui est accordée à la chose. Bref, le vélo intérieur tourne tellement en boucle que, faute d’attention, je percute le tiroir de mon chariot… « Aïe ! » La douleur me file une petite décharge. Juste assez pour que je reprenne mes esprits. Je n’ai pas le droit de me défiler. J’enfile une énorme cape de courage et récupère la tondeuse et un drap. Je passe une sur-blouse bleue ainsi qu’un masque pour camoufler la partie de mon visage qui peut laisse transparaître une quelconque fragilité. Je le lui dois.

Je toque à nouveau à la porte. « Vous pouvez entrer ! », me dit-elle. J’entre et dis une chose bête type, « on me dit souvent que le bleu me va bien. ». Elle sourit poliment. Elle tremble un peu, j’ai du mal à cacher que moi aussi. Elle me regarde préparer la pièce, poser le drap par terre, la chaise par dessus. Elle me demande combien de temps ça va durer. Je lui dis que ce ne sera pas long. Son regard se perd de nouveau. Je lui dis qu’elle n’est absolument pas obligée. Elle soulève son coussin laissant apparaître un cimetière de cheveux. Je ne dis plus rien. Doucement, elle se lève et s’assoit sur la chaise.

Elle ouvre la bouche : « Avant de commencer je voudrais vous dire que je suis contente que ce soit vous ! » J’ai les larmes aux yeux. Je lui réponds d’une voix tremblante que c’est un honneur et qu’elle n’hésite pas à dire si je lui fais mal. J’allume la tondeuse et commence par le haut de la tête. La machine est lancée et de manière très appliquée je m’affaire à mettre un point final à cet infernal automne capillaire. Il vaut mieux parfois pleurer une rivière que de subir le goutte après goutte. Je ne pourrais pas vraiment vous dire pourquoi mais c’était un très beau moment. Ma pudeur répondait à sa dignité. On ne disait pas grands mots. C’était sûrement mieux comme ça. Je n’en menais pas large non plus. Pourtant, il fallait que je tienne encore un peu le coup. Je pense que c’était important pour elle.

« Voulez vous voir le résultat ? » lui dis-je.
« Il va bien falloir », me sourit-elle.

J’ouvre la salle de bain et l’accompagne du mieux que je peux devant le miroir en prenant soin de lui recouvrir les épaules de quelque chose de chaud et d’enveloppant.

Quand son regard se pose sur son reflet, le temps se fige. Plus de tremblement. Les larmes finissent par couler et la fébrilité, peu à peu, goutte après goutte, s’efface complètement. De là ou j’étais, j’avais l’impression d’assister à une renaissance. J’aurais voulu disparaître instantanément. La laisser s’approprier cette nouvelle tête que j’avais, malgré moi, contribué à façonner à sa nouvelle image. Le choix qu’elle a fait ce jour-là, c’est de ne pas subir. Ne pas être l’instrument de son cancer. C’est elle la chef et le message est plutôt clair. Elle se retourne vers moi et me lance un sourire en coin reflétant un merci. Il est temps pour moi. Je tire ma révérence. Je récupère mes affaires ainsi que les draps et je sors de la chambre, doucement, sans faire de bruit.
Une fois ma journée finie, je ne suis pas rentré chez moi ce soir-là. J’avais besoin d’espace. D’air. D’oublier… Tout ça en même temps. J’ai rejoint quelques amis dans un bar et on a bu comme des trous et dansé comme si personne ne regardait. On avait tous nos différentes raisons. On n’en parlait pas pour autant. On dansait. Danser comme on pleure. Danser nerveusement. Danser de rire. Danser comme on meurt et danser, danser, danser jusqu’à l’aube du petit matin, et, de guerre lasse, renaître.

Merci de votre attention.
Elian

Pour Mireille, Laure, Caro, Christophe.