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COVID-19 et forces de l’ordre : un premier gendarme décédé, cinq mille policiers présentant des symptômes et cent autres diagnostiqués positifs

Depuis le début du confinement, le plus gros de la population est assigné à résidence tandis qu’une autre partie reste au front pour gérer tant bien que mal la crise sanitaire inédite que nous traversons. Alors que les soignants croulent sous les regards de tous, devant remplir l’impossible mission de sauver des millions de personnes en proie au coronavirus, d’autres s’exposent également à celui-ci en assurant une logistique de crise, parfois dans l’improvisation. Parmi ces travailleurs encore en circulation sur le territoire figurent les policiers qui ont pour tâche de faire respecter les décisions, souvent contradictoires, du gouvernement. Alors qu’ils avaient reçu ordre il y a quelques jours de ne pas mettre leur masque pendant leurs interventions auprès de la population, nous nous sommes demandé quels étaient la logique et le message du gouvernement dans le fait d’exposer ainsi ses fonctionnaires à la contamination. Plus largement, nous avons voulu savoir comment évoluaient les policiers face à tant d’improvisation. Dans les rangs de la Gendarmerie nationale, nous apprenons ce matin qu’un premier gendarme est décédé brutalement ce mercredi 25 mars, alors qu’il était confiné pour une suspicion de COVID-19.

En début de semaine, nous avons interrogé par téléphone deux acteurs du maintien de l’ordre : un représentant syndical d’Unité SGP Police FO, Bruno Mengibar, en poste à Montpellier, ainsi qu’un CRS situé en Ile de France, mais qui a préféré garder l’anonymat.

Radio Gi·ne et La Mule du Pape : Nous avons vu circuler une vidéo dans laquelle l’ordre est donné aux agents de police de ne pas porter de masque. Cet ordre est-il généralisé ? Qu’est-ce qui le justifie ? Comment est-il reçu par les policiers ?

Un CRS : Jusqu’au début de la semaine dernière, nous n’avions pas de masque du tout. Les ordres sont de ne pas le mettre sauf… sur ordre. Nous nous sommes concertés avant de partir, et nous avons déclaré que si nous n’avions pas le libre arbitre de choisir de le porter ou non, nous ne partirions pas. Nous avons fait remonter ça à la hiérarchie et nous sommes restés une heure sur notre base. Les officiers ont fait remonter l’info, et ils nous ont donné l’autorisation. Tous les jours, un masque de type FFP2 nous est donné et chaque fonctionnaire voit en fonction de sa mission. Rien ne nous a été dit, mais c’est sans doute lié à la pénurie, ou par peur d’une réaction d’affolement de la population. Castaner a dit « les forces de police ne risquent rien ». Chez les CRS, notre force c’est qu’une compagnie complète c’est quatre-vingt personnes. Donc si on applique un droit de retrait, ça fait quatre-vingt personnes à remplacer. C’est compliqué. Ils ont trop besoin de nous.

Bruno Mengibar (Unité SGP Police FO) : Mon organisation a fait en sorte que tous les moyens de protections soient à disposition de nos agents (matériel de désinfection, gants, gels hydro-alcoolique, masques). Tout cela est rentré dans l’ordre. En termes de masques, nous étions déjà à l’origine bien dotés, les quantités étaient même supérieures au niveau régional.

Globalement, au sein du syndicat, quels retours avez-vous sur l’ambiance qui règne au sein des forces de police depuis le début du confinement ?

B.M. : Nos agents ont un grand sens de la responsabilité. Tout le monde a compris qu’il y avait un effort de guerre à faire. Pour l’instant tout est neuf, la réorientation des missions, les longues nuits, donc ça va. En termes d’inquiétude, les sentiments sont partagés. Souvent le policier, de par sa fonction, a une sorte de pudeur, de réserve et une volonté de garder une image d’homme impassible.L’adage du moment ce serait plutôt « on va y arriver ». L’inquiétude se pose surtout sur les personnes à risque, ou bien dont l’entourage est à risque. Les collègues se posent beaucoup de questions. Pour ces personnes, on leur a délivré des autorisations spéciales d’absence. Après cela pose bien évidemment des questions en termes de disponibilité et d’effectifs. Mais dans l’ensemble, depuis que toutes les mesures d’hygiène et de sécurité ont été prises, la phase d’inquiétude est en baisse.

A-t-on des chiffres (officiels ou officieux) concernant le nombre de policiers contaminés depuis le début du confinement ?

CRS : Aucun chiffre ne filtre, rien de centralisé. Chez les CRS, il y a un problème de sécurité qui se rajoute. Dans notre unité, habituellement, à chaque prise de service il y a un rassemblement de la compagnie. Toutes les sections se réunissent devant leur officier. Depuis la semaine dernière, il n’y a plus de rassemblement de masse. Uniquement quelques gradés qui prennent les infos et nous les donnent après. Nous ne sommes plus que quatre par véhicule au lieu de six. Pour les repas, nous étions quatre à table et nous ne sommes plus que deux. Tous les foyers-bars où on prend le café sont fermés depuis la semaine dernière. Il n’y a plus de contacts physiques mais une distanciation sociale.

B.M. : Il n’y a pas de tests réalisés bien évidemment, mais on sait qu’à ce jour cent-trente personnes sur l’Hérault présentent les symptômes [du coronavirus] et ont été testées négatives à la grippe saisonnière. Il y a donc une suspicion très forte qu’elles soient atteintes. Elles sont donc en congés maladie. Trente-cinq d’entre elles sont confinées par précaution car elles ont été en contact avec d’autres personnes présentant tous les symptômes. Au niveau national, il y a cinq mille policiers qui sont en arrêt de travail et qui présentent les symptômes, et cent de plus sont diagnostiqués positifs.

Avez-vous noté que le confinement entraînait de nouvelles violences ou de nouveaux délits depuis la semaine dernière ?

B.M. : Pour l’instant nous ne constatons pas de nouvelles violences. Les principaux appels sont plutôt liés à des cambriolages de commerces, à des vols. Cela concerne essentiellement les mineurs non accompagnés. Cette nuit par exemple, plusieurs cambriolages ont eu lieu, notamment de pharmacies et de domiciles. Les mineurs non accompagnés sont plus faciles à trouver en ces temps de confinement, mais ils jouent de la situation. Un ou deux présentaient de réels symptômes, mais certains font semblant d’avoir le COVID-19. Le commerce des drogues lui a bien ralenti. Il se fait plus discret mais continue malgré tout.

Quelles craintes pourrait-on avoir en termes de délits et de violences, à mesure que le confinement se prolonge ?

B.M. : Possiblement une hausse des violences conjugales. Je pense, à titre personnel, que si les médecins réclament aujourd’hui le confinement total, et que Macron ne l’a toujours pas déclaré, c’est pour éviter que certaines personnes craquent. Je pense également que nous sommes déjà en soit dans une forme de confinement total. Quoiqu’il en soit tous les spécialistes le reconnaissent, le confinement va mener à une hausse possible de « mouvements d’humeur ».

Quelles sont les directives internes concernant le contrôle des personnes pendant le confinement ?

CRS : Nous avons un canevas à respecter : distance, gants, désinfection des choses qui ont été touchées… Il faut éviter de toucher les attestations et les pièces d’identités. Dans le calme pour l’instant. Je sais que les stocks de gel, de gants et de masques sont très faibles, à flux tendu au jour le jour. Tant qu’il y a du matériel, on sort. Le jour où il n’y en a pas, on ne sort pas.

B.M. : Des instructions claires ont été données par Jean-Marie Salanova, Directeur Central de la Sécurité Publique, qui peuvent se résumer ainsi : si des personnes présentent des symptômes (évidents) on fait le tri. Si on n’est pas sûr, si les conditions de contrôle ne sont pas optimales, on a le droit de ne pas contrôler et d’exercer en quelque sorte son droit de retrait.

Y a-t-il des situations tendues ou conflictuelles liées à ce contrôle de la population ?

B.M. : Parfois c’est un peu tendu, mais globalement ça se passe bien.

Quels ordres ou consignes les policiers ont-ils par rapport aux populations qui errent dans la rue (SDF, toxicomanes…) ?

CRS : Le premier jour, notre compagnie est allée à Porte de la Chapelle, lieu bien connu pour sa fréquentation par les toxicomanes et les sans-papiers. Chez les CRS, il n’y a pas de consignes. On ne s’en occupe pas. Ni contrôle, ni verbalisation. Le bon sens fait qu’on ne va même pas contrôler. Et je n’ai pas le souvenir d’avoir vu passer une directive ou une circulaire sur le sujet.

B.M. : La mairie a ouvert des abris. Je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure des solutions, car on nous dit qu’il faut éviter la promiscuité, et là, on confine plusieurs personnes dans un même endroit. À ma connaissance, aucun SDF n’a été verbalisé à Montpellier.

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